Un fossé croissant entre les jeunes musulmans et les autres lycéens

« Alors que vient de s‘ouvrir le procès de Médhi Némouche, à Bruxelles et que le drame de Strasbourg nous rappelle la persistance du risque islamiste, nous soumettons à la réflexion de nos lecteurs le compte rendu d‘une enquête récente sur l’état d’esprit des jeunes musulmans des lycées français ». 

Dans un livre événement, les sociologues Anne Muxel et Olivier Galland révèlent l’ampleur de la radicalisation et la montée de la religiosité chez les jeunes musulmans en France. Cette enquête vient compléter celle de la direction de la protection judiciaire de la jeunesse (DPJJ) sur l’étude du phénomène de la radicalisation des jeunes. 

La Tentation radicale, enquête sur les lycéens, (éd. PUF, avril 2018), publié sous la direction d’Olivier Galland et Anne Muxel, a été réalisé à partir d’une grande enquête de trois ans auprès de  7000 lycéens de 15 à 17 ans. Le livre apporte de nombreuses réponses aux questions sur l’ampleur et les causes de cette radicalisation. 

Pour Olivier Galland, il existe bien une radicalisation de l’islam dans les jeunes générations de musulmans : « le rôle fondamental de l’idéologie salafiste dans le processus de radicalisation est bien réel. » 75% des jeunes musulmans des lycées partagent entièrement ou plutôt l’opinion «l’islam est la seule vraie religion» et 81% l’opinion «la religion a raison contre la science pour expliquer la création du monde». 

Le rapport à la religion n’oppose pas les lycéens éloignés de la religion à ceux qui ont une religion, quelle qu’elle soit, mais les jeunes musulmans aux autres lycéens, qu’ils aient ou non des croyances religieuses. Ainsi, 23% des chrétiens seulement estiment que leur religion est la seule vraie religion contre 75% des jeunes musulmans. Sur la question de savoir qui détient la vérité à propos de la création du monde, tandis que 81% des jeunes musulmans optent pour la religion, c’est seulement le fait de 27% des chrétiens, plus proches ici des sans-religion (5%). 32 % des musulmans interrogés sont «absolutistes», position qui consiste à penser sa religion comme seule détentrice de la vérité, contre 6 % des chrétiens et 1% des sans-religion. 

Les jeunes chrétiens sont ainsi beaucoup plus proches des sans-religion que des musulmans.   «Ces jeunes, écrit Olivier Galland, se situent dans un univers culturel et normatif très éloigné de la jeunesse majoritaire et très éloigné des valeurs centrales de la société. » Ils rejettent ainsi le libéralisme culturel qui est en progrès dans l’ensemble de la jeunesse française et plus largement occidentale. Leur attachement à la domination des croyances religieuses sur la rationalité scientifique les isole dans la société française, leur profil idéologique se démarquant ainsi très nettement de celui des autres jeunes. 

Il s’agit d’un phénomène de résistance de plus en plus radicale au mouvement de sécularisation dans lequel les sociétés occidentales sont engagées. Le fossé entre les jeunes musulmans et les autres jeunes est donc d’autant plus large que les premiers opèrent un mouvement en sens inverse de l’évolution des seconds dans leur rapport à la religion. Cette radicalisation religieuse ne constitue pas une rupture générationnelle avec les parents. Ces jeunes déclarent en effet avoir été élevés religieusement et ne font pas état de conflits avec leurs parents à propos de la religion. Il s’agit donc d’une radicalisation religieuse dans un milieu lui-même religieux. 

 Plus frappant encore, la tolérance des jeunes musulmans à l’égard de la violence religieuse : 20 % des musulmans déclarent «acceptable dans certains cas dans la société actuelle» de «combattre les armes à la main pour sa religion», contre 9 % des chrétiens et 6,5 % des sans-religion.  

L’enquête d’Olivier Galland et Anne Muxel s’ajoute à celle de la direction de la protection judiciaire de la jeunesse (DPJJ) dans laquelle on apprend que ce n’est pas dans les familles les plus défavorisées que l’on trouve les mineurs radicalisés les plus violents. Selon les chercheurs de la DPJJ, les actes les plus sérieux sont perpétrés par ceux que l’on attendait le moins : jeunes issus de familles stables, pour la plupart inconnus des services sociaux, plutôt bons élèves et avec des parents actifs, et non pas par les jeunes les plus précarisés des quartiers populaires, pourtant régulièrement confrontés à la violence. Selon l’étude, les mineurs délinquants habituellement suivis par la DPJJ sont moins enclins à basculer dans un processus de radicalisation violente de type association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste.  

Cela va à l’encontre des a priori faisant de l’engagement radical et du passage au terrorisme le propre d’individus les plus précaires. Ces deux études confirment que la radicalisation religieuse des jeunes musulmans est un phénomène de grande ampleur, dont il est crucial de prendre conscience, d’autant qu’il se développe à rebours du phénomène général de sécularisation de notre société. Elles apportent des conclusions parfois stupéfiantes et une source de réflexion nouvelle sur les processus de radicalisation. 

 

Document sélectionné par le Comité de Rédaction d‘ADIRE.fr