Dans un monde dont les responsables politiques comme les citoyens constatent l’instabilité et le caractère désormais dangereux des relations internationales, on ne peut que constater la montée en puissance d’états dont les ambitions ne ressemblent pas à celles exprimées en Europe et en France.

En Extrême-Orient, le matamore de Corée du Nord semble n’avoir pour objectif que l’affirmation de son pays comme grande puissance, voulant se poser en rival n°1 des États-Unis. Il ne porte guère, apparemment, d’autres soucis quant à son positionnement en matière de diplomatie.

La Chine, de son côté, ne cesse d’avancer ses pions : intimidations et menaces de plus en plus nettes à l’égard de Taïwan (récentes manœuvres aéronavales dans le détroit de Formose, en violation des accords normalement en vigueur ; prise de gages et militarisation d’îlots relevant d’autres pays ; contestation d’eaux territoriales en mer de Chine ; etc.…). La construction d’une sorte de gigantesque centre logistique ferroviaire sur la route de la soie, pour expédier ses produits, témoigne de la croissante volonté d’influence sur l’Asie centrale et ses routes vers l’Europe, tandis que l’Afrique est devenue également son terrain de « chasse ».

L’Inde, pour sa part, se montre moins arrogante mais sa montée en puissance est incontestable et elle ne rencontrera pas, en raison de son dynamisme démographique, les problèmes que la politique de l’enfant unique fera survenir en Chine dans les décennies à venir. Le nationalisme politique s’y exprime avec une certaine vigueur.

Le théâtre cruel du Moyen-Orient étale sous nos yeux les efforts sanglants de certains pays de la région pour imposer leur influence ou leur hégémonie dans la zone : Turquie, Iran, Arabie Saoudite, tandis que la Russie, après le fait accompli entériné au détriment de l’Ukraine, y effectue un retour aussi spectaculaire que, temporairement du moins, efficace.

Même si le président Trump apparaît comme un personnage fantasque, les États-Unis demeurent une force, avec laquelle tous doivent compter et l’affolement provoqué par ses répliques menaçantes contre Kim Jong-Un a montré que malgré des renoncements, chacun comprenait que la puissance américaine pouvait être activée en cas de nécessité. Les sphères dirigeantes du pays continuent, bien évidemment, de penser en termes de puissance. Le secrétaire à la Défense, James Mattis vient d’ailleurs de rappeler : « La compétition entre les grandes puissances, et non le terrorisme, voilà notre nouvelle priorité ». On ne saurait être plus clair.

En face de cette montée des prétentions d’états ambitieux, la France, et plus globalement l’Europe, ne semblent ni tout à fait conscientes de ce qui se joue, ni préparées à faire face aux risques éventuels.

Même si elle est encore capable de mener quelques opérations extérieures dans d’anciennes colonies, d’envoyer pour quelques semaines son unique porte-avions faire de la gesticulation au Proche-Orient, la France n’a plus l’outil militaire performant qui lui permettrait de s’affirmer comme un interlocuteur de dimension mondiale. Notre siège au Conseil de Sécurité de l’ONU peut bien nous illusionner, il se révèle peu à peu illusoire au point que de beaux esprits proposent de le partager, qui avec l’Allemagne, qui avec l’Europe, qui avec d’autres, etc…

Quant à l’Europe, elle est trop disparate pour qu’il lui soit possible actuellement de s’affirmer en tant que telle. Les préoccupations des uns et des autres, leurs approches différentes des relations internationales en font un nain diplomatique comme l’a confirmé l’état des négociations sur la Syrie par exemple. En outre, la sortie de la Grande Bretagne ne la renforce pas.

Ce qui fait défaut aux Européens comme aux Français c’est l’incapacité ou l’impossibilité de se penser en termes de puissance à l’inverse des autres. Absorbés par des préoccupations ou des débats principalement autocentrés, des délibérations institutionnelles dont on n’a jusqu’à aujourd’hui pas vu qu’elles renforcent l’Europe, tous assistent en spectateurs plus qu’en acteurs à l’édification du nouvel ordre mondial. On nous le prédit multipolaire certes, encore faudrait-il être à l’un des pôles.

Les pays évoqués ici, nos concurrents, sont pour la plupart animés d’un sentiment national fort. Ils se conçoivent moins comme espaces communs de vie collective, ou du « vivre ensemble » comme on aime à le dire chez nous, que comme des puissances en concurrence avec d’autres sur des enjeux éventuellement territoriaux ou de suprématie, jaloux de leur souveraineté.

Or, par exemple, l’Europe délègue, moyennant finance, actuellement le contrôle de ses frontières orientales à la Turquie, ce qui est un abandon de souveraineté manifeste. Imagine-t-on comment est perçu cet état de fait par M. Erdogan ? Quel respect lui inspire-t-on ? Comment d’autres états de la région peuvent-ils interpréter une telle situation, un tel aveu de faiblesse ?

Il ne s’agit pas ici de faire de la démagogie « sur le dos des migrants », mais de simplement rappeler que, dans le passé, les renoncements et les reculades, en face de puissances déterminées nous ont coûté cher et que nous devons, aujourd’hui, être attentifs à penser au-delà des préoccupations de pouvoir d’achat, de CSG, statut de la Corse, et autres bons sentiments. Ces sujets comptent et doivent continuer à compter, s’ils réduisaient notre champ de vision, nous en recueillerions des fruits amers.

La France et ses responsables de tous bords, politiques, économiques, intellectuels, comme les autres Européens ne doivent pas renoncer à figurer dans l’histoire du monde. Pour cela, il importe d’accepter de PENSER en TERMES de PUISSANCE, de considérer que cela a un prix et mérite d’être envisagé comme sujet de débat. On ne va pas se transformer en « va-t’en guerre », ce n’est pas le sujet, mais on doit regarder la réalité dans sa diversité, l’appréhender telle qu’elle est, même inconfortable, et en tirer les conséquences si nous ne voulons pas l’effacement de notre mode de vie et de notre civilisation.