L’arrivée devant le parlement du texte porté par Gérard Collomb sur l’asile et l’immigration suscite, comme attendu lorsque ces sujets viennent à l’ordre du jour, les réactions prévisibles et le bal des postures convenues.
Les uns s’indignent du laxisme du pouvoir et de son incapacité à contrôler les arrivées sur le territoire national, d’autres crient aux dispositions liberticides, aux atteintes aux droits de l’homme quand ce n’est pas à la xénophobie et au racisme. Accusés d’inhumanité ou de faiblesse, le gouvernement et sa majorité plaident qu’ils ont fait des choix équilibrés. Bref, rien que de très habituel.
Il nous semble qu’au lieu des invectives ou des caricatures, il conviendrait de s’interroger et de débattre avec un minimum d’honnêteté et de lucidité.
On peut estimer que la terre étant à tous, chacun a le droit de s’établir où bon lui semble, que les migrations ont fait l’histoire, qu’il est vain de prétendre s’y opposer, qu’elles sont un enrichissement pour les territoires d’accueil et que le brassage des populations est un bien en soi. Il faudrait organiser les choses avec un regard positif et s’efforcer que « ça se passe bien » avec pragmatisme et générosité. Ce point de vue ne s’exprime pas toujours d’une manière aussi nette et franche, mais il inspire grandement des positions parfois plus nuancées, appelant même à un certain contrôle certes, mais dont le fond demeure l’universalisme.
Dès lors se pose la question de l’état-nation, qui est la structure organisationnelle de notre pays, comme de beaucoup d’autres. A quoi sert-il, sinon à promouvoir l’intérêt commun de ses ressortissants ? Notamment en garantissant l’exercice de la souveraineté du peuple à l’intérieur d’un territoire donné, qui est, en quelque sorte, un bien partagé entre tous les citoyens. Cela ne signifie nullement que ces citoyens se refuseraient à toute solidarité humaine ou seraient tenus de s’abstenir de toute générosité et de tout accueil d’autrui. Au contraire, ne peut-on considérer qu’il appartienne à ces citoyens de définir collectivement les modalités et les bénéficiaires de leur solidarité, et les moyens qu’ils comptent mettre pour l’exercer ?
On objecte souvent que la France, sans que nos compatriotes aient à s’en inquiéter, devrait pouvoir continuer à être capable, comme elle l’a été particulièrement au cours du XXème siècle, en raison des conditions économiques ou politiques des pays d’origine, pour des populations qui ont contribué à son développement, d’accueillir de nouvelles migrations.
Cela s’est en effet produit. Mais il ne faut pas oublier la terrible saignée de la guerre de 1914-1918 qui a vu disparaître près 1,5 million d’hommes jeunes et en âge de travailler ; déficit auquel il convient d’ajouter les dizaines de milliers d’invalides de guerre. Après quoi le pays a pâti du phénomène dit « des classes creuses de l’après guerre de 14». La 2ème guerre mondiale nous a tout de même coûté 450 000 morts environ, et un autre déficit de naissances pendant les années 40. Le retour à une démographie satisfaisante a attendu le baby-boom d’après cette 2ème guerre mondiale. Même si les conditions d’accueil et d’intégration n’étaient assurément pas faciles, il était possible de se faire une place, même modeste, par son travail, dans un pays manquant de bras, puis plus tard pendant les « 30 glorieuses ».
Nul ne conteste aujourd’hui que l’intégration de populations issues de l’immigration soit difficile, même si existent, heureusement, de beaux exemples de réussite. Les données démographiques ont changé, les exigences économiques ne sont plus les mêmes, et ce qui a valu à une époque ne vaut pas forcément pour la suivante. Ce qui vaut aujourd’hui pour un pays comme l’Allemagne, qui manque de bras en raison de la faiblesse déjà ancienne de sa démographie et peut accueillir des centaines de milliers de nouveaux arrivants, ne vaut pas forcément pour la France.
Sans aller sur le terrain polémique de l’insécurité culturelle ressentie, dit-on, par beaucoup de Français, sans agiter le spectre du terrorisme, ne peut-on sereinement réfléchir à ce qui est bon pour le pays et les Français quelle que soit leur origine ? Il est temps de sortir de l’invective comme de l’angélisme.
Doit-on considérer que le fait de poser le pied sur un territoire devienne automatiquement créateur de droits ? ( accueil, titre de séjour, scolarisation, hébergement ou logement, prestations, etc…) Les événements de Mayotte posent exactement cette question.
Doit-on réfléchir aux réelles capacités d’intégration sociale dont dispose la société française d’aujourd’hui et aux moyens, y compris financiers, qu’elle est disposée à consacrer pour faire réussir cette intégration ?
Quel peut-être le juste équilibre entre la générosité et la solidarité d’un côté, et la légitime continuité de la souveraineté d’un état au service des citoyens dont il est l’émanation?
Voilà quelques questions sur lesquelles il serait pertinent de se pencher, avant de s’accuser de populisme, de mondialisme, de démagogie ou de laxisme.