LES MOUVEMENTS :

1 – Mouvement Salafiste

Ressources humaines (nombre de membres, sociologie, socialisation)
Selon le ministère de l’Intérieur, les adeptes du salafisme sont entre 12.000 et 15.000 sur le territoire national, contre quelques dizaines de fidèles au début des années 1990. Les adeptes sont essentiellement issus de l’immigration musulmane, mais près d’un tiers d’entre eux sont des catholiques ou protestants convertis.
On distingue deux groupes sociaux dans le courant salafiste. Le premier groupe, qui constitue la majorité des salafis, est composé de personnes issues des classes populaires. Le second est composé de personnes issues des classes moyennes voire supérieures. Une minorité d’entre eux ont poursuivi des études supérieures. Les autres appartiennent à la petite bourgeoisie commerçante (artisans, commerçants). De plus en plus de jeunes appartenant au salafisme possèdent des snacks halal, des taxiphones, des librairies islamiques ou encore des magasins de vêtements.
Certains font de l’import-export entre la France et le Moyen-Orient, d’autres deviennent artisans-taxis ou encore vendent des produits sur les marchés. Cette fibre pour les activités commerciales s’explique par le fait que, pour les épigones du salafisme, le Prophète, modèle par excellence, étant lui-même commerçant, il est bien vu de se lancer dans le négoce.

Fonctionnement sectaire du salafisme
De nombreux sociologues ont établi des parallèles entre dynamiques religieuses et dynamiques sectaires de manière générale, il semble que le mouvement salafiste représente l’archétype du mouvement sectaire. D’un point de vue sociologique, la secte se caractérise par un regroupement de personnes unies par un idéal religieux, philosophique ou social commun, en général en rupture avec les croyances et les valeurs du reste de la société.
Ses membres se sentent portés par une mission et sont animés par une forme de protestation sociale, parfois violente. On considère généralement que la secte exerce une emprise mentale sur ses adeptes, qu’elle dispose d’une organisation pyramidale et centralise le pouvoir dans les mains d’une personne disposant d’un statut particulier et d’une autorité charismatique et que la doctrine qui y est développée, joue un rôle central. Dans le cas du salafisme, on peut noter le rôle prédominant joué par les imams ou leaders dans la structuration des communautés, autour desquels elles s’organisent. Ils peuvent être considérés comme des leaders charismatiques, disposant d’une autorité et d’une légitimité propre, que leur statut et leurs études en Arabie saoudite, en Jordanie ou au Yémen, leur confère.
On ne naît pas salafiste mais on le devient avec le temps : la conversion se présente alors comme une construction sociale dans laquelle le groupe intégré joue un rôle moteur et admet des caractéristiques propres aux sectes.
En effet, différentes études ont mis en avant le rôle central joué par des recruteurs salafistes : après avoir identifié certains profils vulnérables et susceptibles de se convertir, par le biais des réseaux sociaux ou dans la vie courante, une rencontre va être organisée, lors d’un démarchage ou d’activités plus anodines, dans le but de séduire la cible et la faire adhérer au courant salafiste.
Généralement, le terrain a été préparé en amont par une démarche publicitaire active à travers des discours, des discussions, des vidéos ou des conférences. L’interaction humaine joue un rôle central dans la conversion et constitue un point de bascule à partir duquel un individu, déjà sensibilisé aux idées salafistes, va pouvoir rencontrer et discuter avec des fidèles. Le groupe dans sa totalité va alors prendre le relais du recruteur et devenir central dans la conversion du nouveau venu : il l’accueille fraternellement et chaleureusement, le valorise et l’entoure d’attention, selon le phénomène bien connu de « love bombing », que l’on retrouve dans les dérives sectaires.
L’intégration au groupe se veut alors rapide et brutal dans le but de donner plus de résonance à la doctrine véhiculée et empêcher l’individu de prendre un recul critique sur ce qui lui arrive, notamment par des échanges avec des personnes extérieures ; les premières semaines sont essentielles dans ce processus de conversion.
Le fort sentiment d’appartenance au groupe, basée sur une affinité religieuse et élective, veut se substituer à toutes les autres (culturelles, sociales, nationales) pour offrir le sentiment d’une communauté élitiste ultra-soudée et homogène.
Au fur et à mesure, les croyances et raisonnements promus par le groupe se renforcent et s’ancrent chez le nouveau venu, qui s’enferme progressivement dans une nouvelle vision du monde et devient sourd aux informations et arguments qui peuvent apporter un démenti. La dynamique de groupe va dans le sens d’un durcissement des positions et favorise son isolement par rapport au reste de la société, qu’il rejette en bloc.
Le caractère totalitaire de la doctrine véhiculée par le salafisme veut tout expliquer et régler toutes les normes, les croyances et les comportements qui s’imposent à l’individu.
Le salafisme prône alors la rupture brutale avec ceux qui ne partagent pas la même vision du monde, basée sur des oppositions simplistes : le bien contre le mal, le pur et l’impur, eux et nous. Le salafisme dresse ainsi une frontière stricte entre la société et ses militants : séparant la communauté, pensée comme un réseau pur, et la société, considérée comme corrompue. Ce repli sectaire apparaît moins cependant comme une volonté de créer une communauté à part que comme le désir d’exprimer des logiques de distinction et de différenciation non seulement avec la société mais aussi avec le reste de la population musulmane.
Le salafisme développe une « attitude négative » par rapport au monde : il ne reconnaît pas la légitimité des valeurs dominantes de la société et prône la rupture mentale et symbolique, non seulement avec la société européenne, mais aussi avec tout ce qui n’est pas strictement islamique. Il peut cependant aménager des passerelles avec son environnement, tout en mettant à distance symboliquement la société.
Il arrive de plus en plus que les jeunes cultivent une attitude pragmatique de conciliation avec la cellule familiale, même si celle-ci s’oppose ouvertement à la religiosité salafiste.

Les profils salafistes
D’après les différentes études menées sur le sujet du salafisme, il ressort que les profils salafistes sont très divers et hétérogènes. D’un point de vue global, on estime entre 60% et 70% la part des salafis issus de familles d’origine maghrébine et machrékine ayant immigré en occident ; les enfants issus de l’immigration algérienne semblant être surreprésentés; tandis que 20% est issu des pays musulmans de l’Afrique sub-saharienne.
On compte dans les rangs salafistes une large majorité de jeunes hommes de 15 à 25 ans avec une part de plus en plus importante de très jeunes, âgés de 13 à 14 ans. On estime que l’âge moyen des salafistes se situe autour de 26 ans et qu’un tiers des effectifs est composé de femmes.
On trouve par ailleurs une très forte proportion de salafis convertis à l’islam, issus de familles de tradition catholique et protestante (on peut noter quelques cas de juifs ou de bouddhistes mais ceux-ci restent marginaux). La part des convertis représente entre un quart et un tiers des effectifs totaux selon les estimations ; ce qui fait du salafisme un mouvement conversionniste au sens littéral du terme.
Les salafistes proviennent de tous les territoires, même si les grandes agglomérations sont plus touchées par le phénomène. Ils sont issus de catégories sociales et socio-économiques diverses, allant des classes populaires au classes supérieures en passant par les classes moyennes. Si les classes défavorisées semblent être une cible plus facile, le fait que les imams et les leaders de la première génération, qui ont généralement entre 35 et 55 ans, soient des personnes bien éduquées, ayant souvent effectué un cursus dans des universités islamiques du monde arabe (université islamique de l’Émir Abdelkader à Constantine, al-Azhar en Égypte, Qarawine à Fès, Zeytouna à Tunis) peut également séduire des individus d’un niveau social élevé.
Depuis quelques années, en plus de cette première génération de leaders salafis, on trouve une deuxième génération : des hommes entre vingt et trente-cinq ans, nés et scolarisés en Occident, ayant réalisé des études supérieures en sciences islamiques dans les universités de la péninsule arabique (université de Médine, la Mecque, Dar al-Hadith…).

Dynamiques de socialisation
La valeur ajoutée de l’analyse des dynamiques de socialisation au sein de la mouvance salafiste tient principalement au fait qu’elle tente de saisir le rôle des acteurs sociaux dans cette construction sociale, ainsi qu’à la manière dont se construit une certaine logique d’action radicale et comment celle-ci s’intègre dans le tissu social.
De nombreux auteurs font ressortir que l’attrait du salafisme pour un certain nombre de jeunes dépend d’une stratégie identitaire forte. Si près de 90% des nouveaux convertis proviennent de quartiers dits « difficiles », il est intéressant de noter qu’un bon nombre d’entre eux ont des réticences à se définir comme français. La socialisation salafiste se présente ainsi comme une socialisation négative, en réaction au manque d’intégration et d’assimilation de certaines populations marginalisées socialement, économiquement et spatialement.
Elle peut alors se comprendre comme une réaction de la « périphérie dominée » face à un « centre dominant », représenté par l’Etat et ses institutions satellites, jugés comme hostiles. Mohammed Adraoui considère alors le salafisme comme un espace social, symbolique et religieux alternatif, adapté à la constitution de « contre-mondes », et permettant de délégitimer mentalement des structures institutionnelles incompatibles avec les valeurs religieuses prônées par le salafisme. A cette première phase de désocialisation, suit une seconde phase de resocialisation au sein de la mouvance salafiste.
Cette resocialisation se réalise généralement « par frottement », et traduit l’importance des contacts humains et de la fraternité dans le processus de conversion au salafisme, notamment pour les non-musulmans.
Au sein du mouvement, même s’il existe un respect des anciens et un statut spécial pour les personnes ayant étudié dans les universités réputées des pays du Golfe, l’égalité est de mise. Les différenciations ne s’établissent pas sur des critères statutaires, politiques, économiques ou sociaux mais sur la profondeur des connaissances et la maîtrise des textes saints.
Ainsi, même les plus déclassés et défavorisés peuvent être valorisés et perçus positivement par leurs pairs sur des bases aussi bien religieuses que morales. Les adeptes du salafisme perçoivent alors leur milieu et leur pays comme inadaptés à leurs pratiques religieuses, à cause notamment d’une certaine islamophobie qu’ils jugent latente.
Pour beaucoup d’entre eux, leur identité différenciée ne leur permet pas d’intégration à terme, d’autant plus que la tendance « quiétiste » refuse volontairement le militantisme politique : on voit alors naître une forme de « dépolitisation militante ».
Le modèle de société idéale s’incarne principalement dans l’Arabie Saoudite et le Yémen perçus comme respectueux de la Tradition et partageant les valeurs qui sont les leurs (nourriture halal, pratiques vestimentaires, heures de prières respectées). L’attrait est d’autant plus fort que ce sont des espaces éminemment religieux, avec la présence de lieux saints et surtout l’abondance « des oulémas », c’est-à-dire de figures intellectuelles centrales dans le paradigme salafiste.

Les femmes, cœur de cible des salafistes
Il est présenté aux femmes musulmanes – et notamment aux jeunes femmes – un monde salafiste leur permettant de retrouver une identité sexuelle dans une société occidentale présentée comme dépourvus de repères sexués et relationnels entre les
hommes et les femmes.
Le salafisme leur est offert comme un antidote contre le “féminisme occidental” et un chemin vers un modèle patriarcal présenté comme plus sain. En se conformant à des codes comportementaux et vestimentaires propres à la communauté salafiste, les femmes ont l’occasion d’appartenir à une “aristocratie religieuse” compensant leur marginalisation sociale passée en dehors de cette communauté. Le salafisme représenterait donc pour ces femmes, un chemin vers l’estime de soi.
Une littérature florissante leur est directement consacrée, notamment dans les librairies de la rue Jean-Pierre Timbaud, dans le XIe arrondissement de Paris.

Histoire de l’implantation en France (dates principales, faits importants)
Le salafisme s’est véritablement implanté en France dans les années 1990. Ce mouvement a été porté par des anciens membres du Front islamique du salut (FIS) ayant fui l’Algérie suite à la répression de leur mouvement. Ces personnalités se plaçaient dans la lignée politico-religieuse de l’Association des Oulémas, structure originaire d’Algérie dont le père est le théologien A. Ben Badis. Les autres influences revendiquées par le FIS se trouvent dans des écrits de diplômés d’universités saoudiennes et les vétérans de la guerre d’Afghanistan.
Dans sa forme “algérienne”, le salafisme n’a exercé en France qu’une influence marginale sur les français de confession musulmane, y compris auprès de sa diaspora. A partir de la fin des années 1990, le salafisme va surtout être influencé par l’Arabie Saoudite.
Cette nouvelle influence va modifier les manifestations du salafisme en France. Celui-ci va désormais s’exprimer majoritairement sous une forme apolitique, piétiste et conservateur.
Les deux vecteurs d’implantation du salafisme en France sont d’une part la Ligue islamique mondiale et d’autre part des théologiens formés dans les universités saoudiennes.

Organisation (structures représentatives, stratégie globale)
Il n’existe pas de structure organisationnelle centralisée d’obédience salafiste en France. Le salafisme est, sur le territoire national, le “fait de petits groupes informels ne cherchant pas à se fédérer à l’échelon national”.
Il a existé une tentative de structuration du mouvement salafiste sous forme d’organisations centralisées. Cette tentative datant du début des années 2000 s’est soldée par un échec. Les autorités françaises avaient alors décidé de faire obstacle à cette velléité.
De nombreux cheikhs salafistes avaient été interdits de séjour en France dans cette perspective.

Doctrine (fondements idéologiques, théologiques, nuances)
Loin de constituer un mouvement homogène, le salafisme est une mouvance complexe et évolutive, fonction des cadres nationaux dans lesquels il se déploie. Sa définition fait notamment l’objet de luttes intestines entre théologiens, prédicateurs et clercs, qui s’affrontent autour d’interprétations divergentes voire antagoniques. C’est un ensemble composite, hétérogène, d’initiations multiples, pas toujours coordonnées, d’individus seuls ou formant de petits groupes autonomes.
De manière générale, le salafisme est un courant religieux minoritaire de l’Islam sunnite, né vers la fin du XIXe siècle en Egypte, qui prône une compréhension et une application rigoristes et littérales de l’islam et de ses textes fondateurs, le Coran et la Sunna.
En effet, dans l’esprit du salafisme, la lecture interprétative du corpus islamique de même que le recours à la raison humaine en vue d’accéder à l’intelligibilité du texte coranique sont totalement rejetés. Relevant du sacré, la parole divine que le Coran incarne, ne peut s’apprêter à l’interprétation, ni être accordée aux réalités profanes.
Ce mouvement, ultra-orthodoxe et puritain, appelle les musulmans à vivre ou revivre l’islam selon les dogmes, les préceptes et les coutumes invoqués par les « salaf », les ancêtres pieux et compagnons du Prophète. Le salafisme dominant en France se définit par son piétisme et son apolitisme.
Le caractère piétiste du salafisme français se traduit par une volonté évangélique de convertir les musulmans à une pratique orthodoxe et puritaine de leur religion.
De nombreux fidèles se consacrent ainsi à deux tâches principales : l’éducation religieuse, dans la mesure où ils tiennent les musulmans installés en Europe pour des musulmans égarés, pratiquant un mauvais islam, et la purification d’une religion qui est, selon eux, altérée par des pratiques hérétiques. Ils prônent une application stricte des préceptes et des normes édictés dans le Coran et rejettent toute interprétation des écrits religieux.
Ce qui importe pour eux, c’est surtout de participer à la « dawa », la propagande religieuse selon laquelle tout ce qui n’est pas salafiste n’est pas musulman. Une seconde caractéristique de ce mouvement tient dans son apolitisme : les salafis français s’opposent à toute forme d’engagement politique au nom de l’islam : d’une manière générale, il convient pour eux de délaisser la politique. Ils s’opposent à toute forme de participation politique des populations musulmanes au sein des sociétés européennes, au motif qu’elles seraient contraire à l’islam. La démocratie est assimilée à une forme d’associationnisme « shirk » qui conduit à l’hérésie, puisque les députés occidentaux légifèrent au nom de valeurs qui ne sont pas celles de la «shari‘a ».

Un salafisme pluriel
Le mouvement salafiste présente la particularité de n’être pas homogène, mais divisé en plusieurs tendances et sensibilités politiques. Malgré le caractère complexe, flou, hybride en constante évolution de cette mouvance religieuse, Samir Amghar propose un essai de classification de ses différentes branches. Il distingue les salafistes « quiétistes », des militants « politiques », distincts des groupes « révolutionnaires ». Selon lui, les quiétistes, animés par la nécessité de revenir à la pureté des croyances et des pratiques religieuses musulmanes, sont convaincus par la nécessité de la purification et de l’éducation.
Ses adeptes se sentent investis, en d’autres termes, d’une mission morale qui consiste à insuffler une conscience islamique par un retour à une pratique religieuse «délivrée de tout ajout postérieur à la révélation et à l’apostolat prophétique ».
Concrètement, ils cherchent à épurer pacifiquement, d’une part, les rituels religieux actuels des innovations entachant les préceptes et les dogmes de l’islam pour revenir à sa version authentique telle qu’elle fut transmise par le Prophète et d’éduquer, de l’autre, les croyants pour qu’ils délaissent leurs mauvaises coutumes et habitudes en se conformant aux strictes règles fixées à l’origine.
C’est pour cette raison d’ailleurs, qu’ils rejettent tout engagement politique perçu comme une voie menant droit à la discorde et la partisanerie qui desservent, à leurs yeux, les objectifs poursuivis et mettent en danger aussi bien l’unité tant recherchée de l’Oumma que la cohésion nécessaire entre tous ses membres.
La deuxième forme de salafisme défend, selon Amghar, « une vision militante de l’islam » incarnée par « deux voies idéologiques différentes : d’une part, le salafisme politique dit « protestataire » ; et d’autre part, le salafisme politique qualifié de « gestionnaire ». » De ce point de vue, ses adeptes, quelles qu’en soient les stratégies, se sentent plus proches des Frères musulmans avec lesquels ils ne partagent toutefois pas leur lecture plus littéraliste et plus orthodoxe de l’islam.
Partisans d’une approche plutôt salafiste de la politique, qu’ils considèrent « comme un outil moderne (au même titre que les médias) au service de la propagation du message coranique », ils acceptent l’idée de création d’associations communautaires et de partis, et autorisent également l’infiltration des différents syndicats et des autres organisations de masse, qu’ils perçoivent comme des structures permettant un accès progressif et pacifique au pouvoir. Si la forme protestataire de ce salafisme se distingue par son opposition aux régimes arabes et aux sociétés occidentales, à l’instar d’ailleurs des autres mouvements à revendications politiques au sein de la grande nébuleuse islamiste, son expression dite «gestionnaire » est davantage encline à vouloir représenter les musulmans d’Occident et défendre leurs intérêts.
Par ailleurs, si la première prône à la fois la ré-islamisation des sociétés musulmanes, dont la majeure partie des membres est issue, et l’instauration d’un État islamique dans leurs pays d’origine, la seconde appelle uniquement à la mobilisation de l’Islam occidental.
Regroupant aussi bien des convertis que des musulmans de naissance, immigrants ou nés en Occident, cette tendance milite, via des actions légalistes (manifestations, pétitions, lobbying auprès des élus, etc.) pour leur intégration au paysage politique, économique et social local.
Enfin, les adeptes du salafisme révolutionnaire rejettent les actions des autres courants et leurs diverses stratégies qu’ils jugent à la fois insuffisantes, inadéquates et improductives. Ils adoptent une position beaucoup plus radicale et « prônent le djihad, dans sa dimension de lutte armée ». Minoritaires au sein du salafisme contemporain, ses partisans ne cessent de faire couler beaucoup d’encre, surtout depuis l’irruption d’organisations très violentes, tels que les Groupes islamiques armés (GIA) en Algérie et leurs divers groupuscules terroristes affiliés (1992-2002), Al-Qaïda en Afghanistan et au Yémen (depuis 1987) et, plus récemment, l’État islamique en Irak et en Syrie (2006 et 2014). Hostiles à la stratégie de prédication pacifique, ils placent l’action armée au cœur de leur stratégie et en font même une obligation religieuse. La plupart des attentats islamistes perpétrés, ces vingt dernières années, aussi bien dans les pays musulmans qu’en Occident, portaient leur signature. Préférant l’action directe, ils tiennent un discours radical mêlant à la fois religion et politique et cherchent à réaliser leur objectif ultime de restauration du califat d’antan le plus rapidement possible.
Leur compréhension du pouvoir, de l’État et de l’autorité découlent essentiellement d’une lecture littéraliste d’un nombre pour le moins limité de passages coraniques à connotation politique et n’ont de significations à leurs yeux que dans une perspective strictement islamique. À l’instar des partisans du salafisme politique, ces salafistes révolutionnaires se subdivisent, eux aussi, en trois tendances.

ECONOMIE (Financement)

Sources de financement
Les groupes salafistes disposent de quatre sources de financements principales :
l’impôt religieux, les impôts tirés des ventes de viande halal, les bénéfices tirés des entreprises qu’ils contrôlent et les financements extérieurs.
Les moyens financiers dont disposent les groupes salafistes ne peuvent malheureusement pas être déterminés avec précision, trop de flous existants sur la répartition des sources de financement de l’Islam en France.
Nous ne pouvons ici dresser qu’un inventaire des techniques de financement ainsi qu’une tentative d’évaluer les montants financiers dont disposent ensuite les organisations cultuelles musulmanes.

L’impôt religieux : la « zakât »
La zakât est un impôt annuel obligatoire devant être payée par tous les musulmans. Il obéit à un principe de solidarité avec les plus démunis de la communauté et est généralement versé à la mosquée fréquentée qui se charge ensuite de redistribuer les fonds à des associations caritatives. Selon l’agence Solis, 51% des musulmans en France payeraient la zakât à leur mosquée. Il existe deux types de zakât, la « zakât al-fitr » qui doit être payée par tous les musulmans sans exceptions – 7 euros par personne en 2018 – et la « zakât almaal» qui est une sorte d’impôt sur la fortune, payée selon les moyens financiers du musulman.
En 2018 avec environ 5,7 millions de musulmans, le montant de la zakât al-fitr récoltée en France peut être évalué à près de 40 millions d’euros dont environ 20 millions d’euros pour les mosquées.

Les impôts tirés des ventes de viande halal
Les mosquées touchent environ 15 centimes d’euros par kilos de viande halal vendu dans le commerce grâce au système de certification halal qu’elles garantissent. En l’absence d’une filière unique, il est extrêmement difficile d’évaluer l’étendue des ventes de viande halal en France. Ainsi, les abattoirs ne connaissent pas forcément la proportion de viande abattue rituellement qui sera réellement commercialisée comme halal. Par ailleurs, l’essentiel des ventes se fait via les boucheries musulmanes et les épiceries de quartier, petites structures indépendantes dont la comptabilité n’est pas centralisée.
On peut tout au mieux réaliser des estimations avec le chiffre de 400 000 tonnes de viande halal écoulé sur le marché français selon le blog « hallal en France ». On peut donc établir une fourchette de recettes financières pour les mosquées française entre 50 et 60 millions d’euros par an.

Les entreprises
Les salafistes se financent ou plutôt s’auto-financent grâce aux entreprises qu’ils détiennent, souvent dans les services et la restauration (snacks, cafés, bar à chicha…). Il n’existe pas de chiffres précis sur ce phénomène.
Les services de renseignement sont très vigilants sur l’utilisation des “kebabs” à des fins de financement de l’islam radical et terroriste.

Les financements extérieurs : banques & « princes »
Les salafistes bénéficient à l’échelle internationale de largesses des banques islamiques et des milliardaires saoudiens, qui financent la propagation internationale de l’idéologie wahhabite, majoritaire en Arabie Saoudite. L’opacité et l’absence de contrôle par le gouvernement français des flux financiers originaires des pays du Golfe et l’opacité qui les entourent empêche de donner des montants précis de ces derniers.
Les banques islamiques ont été créés à partir des années 1980 par l’élite financière saoudienne à destination des musulmans vivant en Occident. La première d’entre elles, Dar al-Maal al-Islami – DMI – (« la maison de l’argent islamique »), basée à Genève, est une filiale de la Fayçal Islamic Bank Group. Le fondateur de cette banque, Muhammad Ibn Fayçal, était le frère du prince Turki Ibn Fayçal, chef des services de renseignement saoudiens.
L’objectif de la création de la DMI, pour son dirigeant, est de se développer dans l’ensemble des pays occidentaux et d’utiliser le système bancaire pour financer des actions internationales de prosélytisme islamique.
La DMI deviendra ainsi un organisme de financement d’organisations islamistes dans toute l’Europe qui y déploient une intense activité politico-religieuse comme l’Association des travailleurs musulmans en Europe ou l’Organisation islamique des droits de l’Homme. De même, la banque a créé des dizaines de filiales dans l’espace communautaire européen, souvent des sociétés d’investissement ou des compagnies d’assurances, appliquant les règles bancaires de la finance islamique (« Sharia Compliance »). Les bénéfices tirés de ses filiales permettent à la DMI de financer des projets de centres aérés et colonies de vacances islamiques dans plusieurs villes d’Europe de l’Ouest à forte population musulmane (Roubaix, Cologne, etc.) ce qui permet à la monarchie saoudienne de disposer de relais d’influence auprès des populations musulmanes européennes.
A Londres, l’Arabie Saoudite finance un « Institut de réflexion », l’Islamic Council of Europe qui sert de bailleur de fonds à une nébuleuse d’organisations de propagande islamique dont le secrétariat pour la « libération des territoires musulmans », le Fonds de solidarité islamique et la Commission internationale pour les minorités musulmanes aux titres évocateurs.
La DMI n’est pas la seule banque, loin s’en faut, à financer la progression internationale du wahhabisme. Dallah al-Baraka (« la maison de la bénédiction ») fut crée en 1982 par le cheikh Saleh Abdullah Kamel, beau-frère du roi, sur demande de ce dernier.
Disposant rapidement d’un réseau international, cette dernière prit le contrôle de la première banque islamique mondiale, l’IBI. Celle-ci était alors la banque privilégiée des communautés islamiques implantées en Europe, ce qui donna à l’Arabie Saoudite un
précieux instrument d’influence supplémentaire sur les musulmans d’Europe.
La manne saoudienne destinée au prosélytisme wahhabite dans le monde transite également par la Banque islamique du développement (BID), les banquiers saoudiens mêlant intimement l’aide au développement (en Afrique, en Asie, dans le monde arabe, etc.) au prosélytisme salafiste. Aussi les associations islamiques parrainées par la Ligue islamique mondiale ou en lien avec l’Organisation de la Coopération Islamiste peuvent-elles présenter leurs demandes auprès de la BID.
En France, c’est l’association Islam et Occident qui la représente. Celle-ci organise de prestigieux séminaires destinés à faire connaître l’islam et les mérites du système bancaire islamique fondé non pas sur l’intérêt (riba), interdit par le Coran, mais sur la solidarité. La BID a par exemple financé le centre culturel islamique d’Évry, dans la banlieue sud de Paris.
Parallèlement aux aides publiques officielles et aux activités des banques islamiques, d’innombrables milliardaires wahhabites saoudiens, qataris ou koweïtiens apportent leurs contributions personnelles à la cause islamiste dans le monde, à travers les ONG islamiques dont les donateurs ne contrôlent pas toujours les circuits d’acheminement des dons. À lui seul, le prince Abdelaziz al-Saoud, dont la fortune avait été évaluée à 12 milliards de dollars, aurait consacré près de 200 millions de dollars chaque année à la zakat, l’aumône légale.
Quatre mille princes dispensent ainsi annuellement une aide privée au titre de la zakat, qui aboutit souvent dans les trésoreries des mouvances islamistes radicales.

Stratégie
La stratégie du mouvement salafiste est complexe à cerner et appréhender du fait notamment de l’absence de représentants officiels et institutionnels du mouvement, de même que l’absence de publications stratégiques. Cependant, il est possible de déceler une stratégie globale du mouvement à travers les différentes lectures sur le sujet et les entretiens menés.
En premier lieu, il semble que leur stratégie globale vise à convertir le plus de musulmans possibles à leur courant et leur faire comprendre qu’ils ne pratiquent pas le vrai Islam et qu’ils peuvent faire partie intégrante d’une aristocratie religieuse s’ils le souhaitent.
Ainsi, ils portent un discours qui s’adresse tout à la fois aux musulmans modérés ainsi qu’aux musulmans d’obédience tabligh ou frériste pour in fine leur imposer leurs normes, leurs codes, pratiques et idéologies. Si leur stratégie vise l’ensemble des musulmans du territoire, il ressort que leur coeur de cible semble être les plus jeunes (17-25 ans) ainsi que les femmes, dont le nombre a considérablement augmenté ces dernières années au sein du mouvement.
Une large part de leur stratégie consiste à rester relativement discret et éloigné du débat public et du champ politico-médiatique de manière générale, tout en se servant de la protestation latente d’une frange de la population contre l’Etat, la politique actuelle menée, ainsi que la crise de représentation politique et de la crise économique et sociale pour mettre en place un contre-discours et rejeter en bloc les institutions de la République.
L’organisation horizontale du mouvement salafiste et l’absence de hiérarchie interne bien définie se traduit par une stratégie de croissance locale, aussi bien dans les grandes villes, que dans le tissu périurbain et les campagnes. Le but est de créer de petites
communautés de croyants disséminées sur le territoire, qui se structurent généralement autour d’une mosquée ou d’une salle de prière et d’un leader (généralement un imam ou un prédicateur), affiliés au salafisme, et d’étendre progressivement leur influence locale, notamment en infiltrant le tissu économique et social.
Le renforcement de la communauté s’opère notamment par la mise en place d’activités réservées uniquement aux salafistes ainsi que par la création de structures à travers lesquelles l’idéologie salafiste va pouvoir se répandre (associations sportives,
associations de quartiers, écoles coraniques, structures d’aide au devoir ou de prise en charge des enfants après l’école…)
Enfin, leur stratégie repose en grande partie sur un prosélytisme offensif, qui se déploie dans un premier temps sur Internet et les réseaux sociaux, notamment via des prêches de prédicateurs qui rencontrent une audience considérable, puis dans un second temps par l’intervention de recruteurs qui vont aller cibler et séduire les individus identifiés au préalable. Cela passe en général par la mise en place d’un discours lissé, d’apparence inoffensif et adapté à la cible, pour préparer son esprit et sa psychologie à la pénétration d’un discours plus radical dans un second temps.
Ainsi à la différence des frères musulmans qui tentent d’infiltrer un certain nombre d’institutions et d’organisations importantes en France, les salafistes tentent d’élargir leur base au maximum et d’augmenter le nombre des fidèles pour étendre leur influence par la bas et de manière locale au sein de la société française.

Information – Communication (Stratégie de communication)
La diffusion du salafisme s’appuie sur internet où se constitue une véritable communauté salafiste virtuelle, majoritairement jeune et connectée. Les vecteurs de l’influence salafiste sont principalement Internet, les librairies et les mosquées.

Les chaînes télévisées
Il existe 2 manières d’avoir accès à du contenu salafiste à la télévision en France. La première est d’utiliser une parabole dirigée vers les satellites étrangers comme le réseau égyptien NileSat. La deuxième est d’utiliser les offres internet des principaux opérateurs français et de faire l’acquisition d’une « box ».
Free a été un précurseur en ce qui concerne l’offre de programme « musulman ». Xavier Niel a su anticiper la demande pour un contenu télévisuel davantage religieux chez la communauté musulmane française. Il a donc commencé par le lancement d’un « pack coranique » sur la Free TV.
Le pack coranique permettait à ses utilisateurs d’ avoir accès à 4 chaînes islamistes avec leur offre internet :

  • AlMajd Space Channel (canal 663)
  • AlMajd Documentary (canal 662)
  • Al Nas (canal 660)
  • AlMajd Holy Quran (canal 661)

Puis Free a sorti une offre appelée le Bouquet TV Musulman qui donne accès, pour 6 euros par mois, à six chaînes coraniques, dont Iqraa, chaîne saoudienne notoirement salafiste. Free possède l’offre la plus complète en termes de chaînes TV islamiques, ayant ensuite ajouté gratuitement à son offre la chaîne salafiste Al Hafez (Egypte).
Devant le succès du bouquet TV musulman, ses concurrents (Orange, Numéricable, Bouygues et SFR) ont imité Free et proposent à leur tour à leurs clients de pouvoir capter des chaînes saoudiennes salafistes.
Tout est fait de la part des opérateurs pour tenter de capter un maximum du marché musulman : offres promotionnelles pendant les fêtes religieuses, gratuité de chaînes islamiques comme cadeau de bienvenue… La période du ramadan est souvent l’objet d’une surenchère commerciale de la part des opérateurs pour vendre des accès à du contenu télévisuel jugé « licite » par leurs potentiels clients.
Iqraa, disponible en français depuis décembre 2013 via la Freebox (Freebox Tv) est la principale chaîne saoudienne (d’inspiration salafiste) regardée en Europe. Elle reçoit de nombreux invités internationaux et dispose d’une programmation variée. Selon Kamel Zine, le coordinateur de la chaine en Europe, la programmation française se compose de « trois programmes différents » : « Il s’agit d’une part de l’émission « Fatawa » (avis juridiques) produite en France, de documentaires doublés en français sur l’histoire et la civilisation musulmane, la science et la foi et d’autres programmes religieux d’Iqraa en arabe sous-titrésen français ».
Lors de l’émission « Fatawa », des personnalités comme Ahmed Jaballah, président de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), et le cheikh Ahmed Miktar, imam de la mosquée de Villeneuve d’Ascq répondent aux téléspectateurs qui appellent pour être éclairés sur des sujets variés.
Un certain nombre de déclarations sur cette chaîne sont absolument incompatibles avec les valeurs républicains. (liste non exhaustive) :

  • Le cheikh Aidh Al-Qarni (accueilli à la mosquée de Puteaux) : « Les gorges doivent être tranchées et les crânes fracassés ; c’est le chemin vers la victoire ».
  • Le cheikh Mohammad Al-Arifi : « L’Islam n’impose pas d’âge minimum pour le mariage ».
  • L’imam saoudien Mohammad Musa Al-Sharif : « Le jour viendra où l’Islam règnera à nouveau sur le Monde ».
  • Le professeur d’université Salman-Al-Abdali : « Les attentats-suicides, OK à Tel-Aviv, mais pas à Ryad »
  • L’expert législateur saoudien Basem Alem : « Nous avons le droit d’appeler au Jihad offensif pour imposer notre mode de vie”
  • Abdallah Basfar, le secrétaire-général de la Commission de mémorisation du Coran de la MWL, a ouvertement incité tous les musulmans à contribuer financièrement aux activités terroristes du Hamas en donnant à son organisation : « Le Prophète a dit
    « Celui qui équipe un combattant — c’est comme s’il avait combattu lui-même. » Vous êtes étendu dans votre lit, en sécurité dans votre maison, vous donnez de l’argent et Allah vous crédite des récompenses d’un combattant. Qu’est-ce que c’est ? Un
    privilège ».
  • 3 janvier 2006, 16 h 15, dans la conférence de cheikh Mohamed Saleh al-Mounjid : «Allah seul a fait les lois et Il est seul juge, mais les mécréants, voués à l’enfer éternel, se permettent de mélanger les lois humaines aux lois d’Allah. » – « Pour ce qui est du
    djihad, les djihadistes doivent tuer les ennemis, mais ils ne doivent pas tuer les femmes et les enfants de ces mécréants. Par contre, si une femme porte les armes, elle doit être tuée. Quant à l’impôt que les pays musulmans doivent prélever sur les
    mécréants vivant sur leurs terres pour leur assurer la protection, ce sont seulement les hommes qui doivent le payer »
  • 19 janvier 2006, 22 h 30, « Fi rihab el charia » (Sur la voie de la charia) : Le présentateur, cheikh Massoud el-Ghamdi, reçoit le prédicateur cheikh Abdallah ben Salem el-Batati. Sujet du jour : « Le hijab, une obligation pour chaque musulmane, imposée par le Coran et la Sunna et non laissée à son choix. » Extraits : Le présentateur : « On a fait et on continue à faire beaucoup de remous en Occident, notamment en France, sur le port du voile dans les écoles et sur les lieux de travail.
    Ils ont prétendu que c’était un signe religieux ostentatoire, et ils l’ont interdit.
    Qu’avez-vous à dire ? » L’invité : « Ils n’ont pas le droit d’obliger un musulman à agir contre les obligations de sa religion. Cela est grave. Le niqab pour toutes, et par la force s’il le faut ! ».
  • La chaîne égyptienne Al-Nas n’est pas en reste, l’un de ses télé-prédicateurs les plus célèbres, Muhammad Hassan, justifie théologiquement le meurtre des apostats (musulmans ayant abjuré l’Islam). Abi-Ishaq al-Huwayni, autre télé-prédicateurvedette
    de la chaîne qui a sa propre émission, propose de nombreuses idées originales pour redresser l’économie : le djihad en vue de la capture d’esclaves et de saisies de biens (appellé ghanima, c’est une technique de butin de guerre prélevé dans le djihad contre les « ennemis de l’islam » et qui est pratiqué notamment par Daech).
  • Citations : « l’ère du djihad est arrivée, et le djihad dans le chemin d’Allah est un plaisir. […] La pauvreté qui nous afflige n’est-elle pas due à notre abandon du djihad ?
    Si nous menions une, deux ou trois opérations de djihad chaque année, de nombreuses personnes à travers le monde deviendraient des musulmans. Et nous combattrions ceux qui rejettent cette da’wa (prosélytisme), nous les ferions prisonniers, nous confisquerions leurs biens, leurs enfants et leurs femmes – et tout cela représente de l’argent. Le moudjahid reviendrait du djihad les poches pleines. Il reviendrait avec trois ou quatre esclaves, trois ou quatre femmes, et trois ou quatre enfants. Multipliez chaque tête par 300 dirhams, ou 300 dinars, et vous avez un excellent profit […], comme on vend des provisions à l’épicerie».

Internet
Dès le début des années 2000, le chercheur Samir Amghar répertoriait une quarantaine de sites salafistes. Le Web a notamment été utilisé par des étudiants français à Médine pour diffuser des conférences d’Oulémas (savants) saoudiens, très suivies
aujourd’hui depuis le territoire hexagonal.
En dépit d’une doctrine qui se veut anti-moderniste, Internet reste le moyen le plus efficace de diffusion du message salafiste. Ainsi que le plus difficile à quantifier. Le nombre de sites internet francophones centré sur la pratique de l’Islam radical ne fait qu’augmenter.
Tous les supports (eBooks, podcasts, émissions sur le web, prêches en lignes) sont utilisés. La plateforme vidéo YouTube reste l’un des moyens de communication et de propagation les plus utilisés des prédicateurs.
L’une des chaînes YouTube les plus suivies par les salafistes serait celle de l’Imam de Brest, Rachid Abou Houdeyfa. Ses vidéos comptent jusqu’à 200 000 vues, avec 3000 nouvelles vues par jour en moyenne à partir du jour de parution.

Quelle audience pour le web salafiste?
Difficile à quantifier, un classement – aujourd’hui obsolète car réalisé en 2013 – par le site Al-Kanz sur l’audience du web islamique francophone donnait des éléments sur la dynamique et l’audience des sites salafistes sur la toile.

STRATEGIE

Quelle est la stratégie des salafistes en France ?
Les objectifs des salafistes en France doivent être étudiés à l’aune des objectifs globaux des salafistes qui sont par ordre chronologique : premièrement, la ré-islamisation des pays musulmans que les salafistes considèrent « contaminés » par des idées laïques ainsi qu’un changement du régime. Deuxièmement, la réunification de l’Oumma dans le cadre d’un Califat qui inclurait les pays autrefois rattachés aux empires musulmans (Al-Andalous, Sicile, Balkans, Inde, Israël, etc.). Troisièmement, la soumission de l’ensemble des sociétés « mécréantes » (dar al-harb) de la planète qui n’ont jamais fait partie du dar al-islam (monde musulman).
Si l’impératif de réintroduction de la charia en terre islamique « contaminée » prime sur les étapes d’unification du monde musulman et d’islamisation des peuples non musulmans, les pays occidentaux, tout particulièrement les pays européens, représentent un cas spécial en raison de leur ouverture et de leur perméabilité à la propagande islamiste.
Cet état de fait signifie que les deuxième et troisième objectifs peuvent y être poursuivis avant même la pleine réalisation du premier dans les pays musulmans « d’origine ».
Afin de réaliser le premier objectif (ré-islamisation des musulmans), les responsables islamistes cherchent dans un premier temps à encadrer voire contrôler les communautés musulmanes européennes issues de l’immigration, dont ils souhaitent empêcher à tout prix l’adhésion aux valeurs et aux mœurs occidentales, considérées « impies ».

Mobiliser la communauté pour obtenir des aménagements religieux
Les salafistes cherchent à obtenir, petit à petit, le maximum de concessions de la part de l’Etat français quant à la pratique de leur religion dans l’espace public. Un « programme commun minimum » de revendications communautaires et confessionnelles a été mis en place. Droit de porter le voile islamique au travail et dans les lieux publics et administrations, demande de jours fériés musulmans officiels pour les fêtes islamiques, introduction de l’enseignement religieux islamique dans l’Éducation nationale, reconnaissance des règles islamiques en matière de statut personnel (mariage musulman, répudiation, polygamie, héritage, garde des enfants, cimetières/carrés musulmans séparés), exclusion d’ouvrages « offensants envers l’islam », piscine et sport séparés pour les filles sont quelques exemples parmi d’autres des tentatives des salafistes de remettre en cause les principes laïques de la République.
Conscients que certaines des règles qu’ils défendent, de par leur caractère homophobe, inégalitaire ou racistes, peuvent susciter l’hostilité de la part d’opinions publiques sécularisées ou des pouvoirs publics, les responsables salafistes ont opté pour une stratégie du faible au fort de type subversive (au sens étymologique du terme « subvertere» : tourner, retourner).

Utiliser leurs propres valeurs contre les occidentaux
Celle-ci vise à empêcher toute critique potentielle de la part de tiers en se posant en victime et en les culpabilisant, puis à retourner contre les sociétés occidentales leurs propres valeurs pluralistes. C’est ainsi que les relais associatifs de l’islamisme sont parvenus à faire passer leurs revendications communautaristes pour des doléances progressistes,
multiculturalistes, voire « antiracistes et antifascistes ».
Ceux-ci utilisent une tactique qui vise à mélanger les questions du culte musulman, du racisme, de l’exclusion, de la pauvreté et de l’immigration, pourtant de nature fort différente, pour masquer leur objectif et faire baisser la garde des adversaires qui pourraient les empêcher de prendre le contrôle des instances de représentations de l’islam.

Occuper le terrain : « la conquête des cœurs et des esprits »
Les salafistes ont mis en place au fil des années une organisation territoriale bien structurée et financée. Les salafistes peuvent aujourd’hui compter sur de nombreux militants motivés et prêts à occuper le terrain en cas de nécessité.
Pour parvenir à un contrôle plus aisé des territoires qu’ils ciblent (quartiers « sensibles » en priorité où l’Etat est peu présent) et s’assurer un soutien de la part de la population locale, les salafistes ont mis en place des structures qui permettent de créer du
lien social (mais toujours avec une étiquette islamiste). Associations de soutien aux indigents, visite des malades, aide aux familles des détenus, accompagnement scolaire…Les salafistes recréent un tissu social dans des zones où il est inexistant tout en encadrant la jeunesse ce qui contribue à la baisse de la délinquance.
La « conquête des cœurs et des esprits », concept souvent retrouvé dans la sphère militaire, est également applicable par les salafistes français. Ceci leur permet, petit à petit de bénéficier d’un capital de sympathie de la part des populations locales
La France fait donc face à une organisation qui a clairement défini ses objectifs et qui se donne les moyens de les atteindre. Disposant d’un maillage territorial performant, d’une capacité de séduction redoutable et de moyens humains et financiers conséquents, les salafistes français représentent une menace grandissante pour l’Etat français.

Quelles vont être les conséquences de la stratégie des salafistes en France ?
Tout d’abord, le risque d’une remise en cause du principe de laïcité. Ensuite, les tactiques d’infiltration des associations, des structures para-publiques ou des mosquées, bref des lieux de socialisation dans les quartiers par les salafistes va les aider à augmenter leur influence et leur nombre. Prônant un rejet des non-musulmans, des lois et normes de la République ainsi que des valeurs occidentales, la prise de contrôle des salafistes de quartiers « sensibles » va aider à l’apparition d’une contre-culture islamiste au sein de ceux-ci.
Les quartiers dits « sensibles » sont et seront la cible privilégiée des salafistes.
Le désengagement de l’Etat de certains quartiers sera remplacé par d’autres « autorités ».
Solidement implantés dans de nombreux pans du territoire national, disposant d’un appui au moins tacite d’une partie population locale – ne serait-ce que par les « services sociaux » qu’ils assurent – et de soutiens financiers, les salafistes n’auront pas de mal à remplacer l’autorité régalienne par la leur.
Cela risque fortement de créer des « zones grises » en divers points du territoire national gérées par des islamistes, où la charia sera appliquée.
A terme, le risque que ces territoires fassent sécession ne peut être éludé

Evolution
Le salafisme est le courant islamiste qui connaît la progression la plus inquiétante en France. Alors qu’au début des années 1990, le mouvement comptait seulement quelques dizaines d’individus, il en comptait déjà 5000 en 2005 selon la DCRG. Il y aurait près de 50 000 salafistes, de toutes obédiences, en France en 2018. Le salafisme s’est principalement développé dans les villes mais possède des attaches dans le monde rural.
La communication “branchée” du salafisme séduit véritablement une partie grandissante de la jeunesse musulmane. Une jeunesse qui se reconnaît dans des figures salafistes plus jeunes et proches d’eux que les personnalités plus âgées des autres courants.
Cette évolution inquiétante du nombre de salafistes en France répond également à une demande émanant de la jeunesse en termes de normes qu’elles ne trouve plus dans le cadre de la République française.